poesieirisienne- véronique henry -poésies classiques

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Le cafetier

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 Au fond de la ravine, des branches ballottaient, vrillaient se cognant entre elles. La force du torrent écumait avec son eau roidie aux couleurs bleuâtres, et de la mousse s' arrimait sur la grève caillouteuse. Le courant entraînait ensuite les morceaux émiettés, déchiquetés, les disséminant au fur et à mesure contre les rochers acérés et pointus, et ils dérivaient en tourbillonnants sur les flots opalins, qui les charriaient tout le long du parcours de l' onde spumescente. Quelques rares saumons luttaient à remonter le reflux à contre courant, où des ours les attentaient patiemment pour les dévorer avec une volupté féroce, dont ils affriandaient leurs chairs si exquises à leurs palais. Des busards ensuite finissaient les miettes de ce festin inopiné. Le territoire sauvage , solitaire, facilitait la faune à survivre sans qu'un humain ne débarque pour les déranger. Dans ces régions proches de l'arctique, il n' y avait guère de la manne touristique. Le vent soulevait avec son râle, les épines des résineux qui tapissaient le sol , formant de grands sillons roussis qui disparaissaient parmi l' éther bruineux qui foisonnait autour du torrent.

 


                          Une jeune femme au dessus d'un pont en bois vermoulu, pourtant y séjournait, et demeurait hébétée à constater l'allure déchaînée de l'eau qui tourbillonnait. Ses grands yeux clairs fixaient les moindres détails avec précision, et son corps ne bougeait malgré le vent qui se renforçait dans les conifères, dont s' entendaient un chant lugubre si particulier au milieu de ces contrées esseulées. Elle visionnait les alentours, agencée d'un appareil photographique, et ne  rechignait à la tâche  étant une férue passionnée de ces éléments qui l' environnaient. Dans le village le plus proche, on l' avait regardée avec étonnement. La jeune femme n' avait pu se faufiler sans être remarquée, avec ses habits colorés, son allure sportive et son joli minois . Elle avait choisi un coquet chalet pour s'y installer pour quelques temps, et s' enjolivait de ces belles vacances prometteuses, dont elle songeait depuis l' année écoulée. Autour du bar, les hommes de la région ne manquèrent de la contempler avidement. Auprès d'un chocolat chaud, le cafetier conquis par sa beauté, conversa gentiment avec elle, ne manquant de lui expliquer la topographie montagneuse qui régnait. Elle lui répondit aimablement qu'au contraire ,elle adorait ces lieux insolites. 

 


                               Sur la passerelle qu' Emma emprunta en parfaite confiance, malgré le tumulte bruyant du bouillon qui ne l' effrayait, une planche se mit à gémir et à craquer dangereusement. Son pas glissa sur le givre et s' éclipsa dans le vide. Elle cria, essaya de se retenir aux cordages, mais son corps trop lourd bascula en avant et tomba dans la rivière, évanoui au choc brutal du froid qu'il rencontra à son contact. Telle un poupée désarçonnée, Emma se mit à flotter, à  tournoyer dans les eaux profondes sans reprendre connaissance. Seuls ses longs cheveux blonds gonflèrent, s' emmêlèrent, puis dérivèrent sur le détroit resserré du lit du torrent. Un petit point noir tournoyait sans en inquiéter le moins du monde la faune limitrophe.

 


                                              Un gypaète solitaire pourtant avait assisté à toute la scène. Il remua ses rémiges, prit son essor et cria dans le jour rosé de l' aube. Le cafetier qui rangeait la terrasse au dehors, l 'entendit au loin et le reconnut. Il l' avait souvent croisé dans ses fugues auprès de ces montagnes qui affectionnait étant un alpiniste chevronné. Soutenant son œil aguerri vers le rapace, il pressentit un affreux présage, et le regarda pirouetté devant sa prestance autour de l' hôtel qui lui parut anormal. Il se figea, pensa à la joli jeune femme qu'il avait côtoyé, car il la chérissait déjà devant sa belle allure qu' elle imposait. IL aimait le style de la femme et avait contribué avec un grand plaisir à leurs conversations charmantes. Il prit rapidement un sac rempli d' effets personnels pour aller entamer une randonnée, ses skis et ses piquets. Connaissant le territoire, il suivit l' envol du rapace qui semblait lui tracer le chemin à prendre. Il commença à grimper un raidillon vertigineux tout en escortant l'oiseau. Il vit scintiller quelque chose auprès du ponton, et renforça sa marche sportive. Une voiture stationnait sur les bas cotés. Il en reconnut le propriétaire en étant cette jeune femme dont il ne connaissait le prénom.

 


                                                Le cafetier inspecta les environs, le torrent et le pont. Quelques planches se balançaient écorchées, béantes, offertes au ciel. Il comprit la scène qui se déroula devant sa conscience, et s' agita nerveusement en cherchant auprès des berges. Aucun corps ne flottait. Il descendit auprès de la grève en fouillant les moindres recoins qu'il connaissait, et se mit à fréquenter l' endroit avec une minutie alarmante. L'oiseau au dessus de lui décrivait de larges cercles et couinait lamentablement. Au milieu de gros rochers incisifs où se formait une mare remplie de débris boisés, il découvrit pitoyable le corps frêle de la jeune femme qui était coincé. Aux gestes précis et brefs, il sortit la pauvre jeune femme livide et sans connaissance. Il  chercha son souffle, en écoutant sa poitrine et vit un léger amplement qui s'y soulevait. Il la mit rapidement sur le coté, et tapota son dos fébrilement. De gros hoquets s' entendirent et une avalanche de vomissements se répandirent entre les cailloux élimés. Il la recouvrit de son sac de couchage, et alluma un grand feu pour la réchauffer. Auprès de la flambée , les joues pâles de la jeune femme rosirent légèrement et il se mit à tapoter son visage pour la ramener à la vie. Un écho criard puissant s' entendit autour d'eux. L'oiseau les regardait tout près sur un gros rocher grisâtre. Le garçon émotionné continua d' encourager Emma à respirer doucement. Quand il entendit un minuscule murmure de sa bouche, il s' agita frénétiquement. Enfin pensa t 'il, elle va survivre. Il lui posa des baisers chauds partout sur son faciès qui pourtant luttait encore, blafard et tout ruisselant. L'oiseau se rapprochant, contourna le corps de la jeune femme et se mit devant le cafetier. Soudain il prit la parole :

 


–« Oh que je suis heureux que vous avez sauvé ma bien aimée Emma. Je n' y croyais plus quand je la vis tombée dans le torrent. Comment vous remercier !»

 


                                               Le cafetier stupéfait le regarda éberlué, ahuri et atterré devant l'oiseau qui lui parlait. Puis une immense brume se fit autour du corps d' Emma, qui soudain s' allongea, s' étira . Il y crût dans un froufrou harmonieux d' amples plumages blondissant ocellés partout sur son corps, et le rapace ravi la prit dans ses puissantes serres tendrement, et s' envola vers le haut de la cime des arbres tout en gratifiant le jeune homme qui se lamentait, en se disant qu'il avait perdu toute raison. Il secoua sa tête éperdument mais devant la beauté du déploiement de ce phénomène si étrange à ses yeux, il les scruta longuement admiratif devant leurs arabesques lumineuses qui éclairait la voie lactée. Puis tranquillement il redescendit vers la vallée enneigée, où l' attendaient les fréquentations de ses amis qui s'angoissèrent. Il les revit avec une joie bouillonnante sans en raconter le menu détail. Le cafetier repris ses activités hôtelières sans en oublier les miettes de son sauvetage qui pour lui était plus qu' irrationnel, et il rêva chaque nuit de cette journée inoubliable en regrettant la jeune femme. 

 


                                                     Fort occupé dans le douillet chalet et mal réveillé de ses insomnies qui le perturbait un peu plus chaque jour, il ne comprit l' allure d'une jeune femme s' adressant à lui en lui souriant. IL reconnut aussitôt la photographe animalière passionnée qui résidait à l' hôtel, et passait ses ballades à capturer sur son écran la belle faune sauvageonne. C' était bien sûr Emma, il se sidéra à la vue de la jeune femme. Elle lui conta par le détail ce qui lui était arrivée, en se disant que toutes les nuits elle ne dormait car elle faisait le même songe bizarre. Elle se revoyait dans l'onde morte noyée après un saut sur un vieux pont moisi et pourri, secourue par un beau garçon qui avait les traits de l'adorable cafetier qui s' occupait d'elle au chalet. Emma lui présenta une photo qui l' interpellait, et le cafetier distingua l'aigle avec dans ses griffes , un autre rapace. Il se figea, se raidit, mais la jeune fille n' en prit ombrage, et lui confia qu' elle ne connaissait la raison de cette étrange photo qui était d'un ordre irréel à sa pensée. En le remerciant chaleureusement de ses conversations entretenues avec lui, elle l' embrassa fougueusement sur les joues en lui promettant de revenir le voir dans cet endroit qui l' attirait tel un aimant affectif .

 

 

 

Fin
 
véronique henry
décembre  2017


27/12/2017
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